Gratuité de l’enseignement : entre la baisse du pouvoir d’achat des enseignants, l’augmentation du nombre d’élèves et la covid-19, le naufrage du système éducatif à Kisantu se profile à l’horizon

Pour Kangu Delphin, Professeur au CMS/Kisantu, la gratuité de l’enseignement a érodé le pouvoir d’achat des enseignants

La gratuité de l’enseignement, décision saluée par la population se révèle dévastatrice dans sa mise en place. Le spectre d’une année scolaire bâclée se profile clairement à l’horizon. La baisse de la qualité de vie des enseignants s’accompagne d’une baisse de la qualité des enseignements.

C’est presque la veille de la rentrée scolaire 2019-2020 que le gouvernement congolais annonça, comme une pluie sur nos têtes, la gratuité de l’enseignement de base (école primaire). Cette décision qui a fait couler beaucoup d’encre et de salives chez les partenaires de l’éducation avait paralysé le secteur pendant plus ou moins deux mois après la rentrée scolaire.

La mesure va se généraliser jusqu’à l’enseignement secondaire. Si aucun rond n’est versé par les parents au niveau primaire, les parents d’élèves du cycle d’orientation et du secondaire devront verser des frais scolaires, définis au niveau provincial, inférieur ou égal à 22.000 FC selon les sections pour le cas du Kongo central. Ces frais scolaires ont été pré affecté au fonctionnement et au paiement des enseignants non mécanisés, laissant pour compte ceux non immatriculés prestant dans le secteur.

ENtrevue avec le Professeur Kangu Delphin (audio)

Désormais, l’enseignant en général ne vivra plus que de sa rémunération statutaire mensuelle, estimée à l’équivalent de 120 $ pour les gradués et 140 $ pour les licenciés et chefs d’Établissement. La perte de la prime des parents, qui pouvait atteindre selon les écoles, l’unité ou le double du salaire statutaire pour les écoles de Kisantu, a occasionné une perte du revenu net de l’enseignant, qui de 100%, qui de 200% selon les écoles. Situation qui conduisit, deux mois après la rentrée scolaire, à un mouvement de grève à travers le pays, un mois après la rentrée scolaire (octobre 2019) et les enseignants de Kisantu ne sont pas restés en marge.

À qui profite la gratuité ?

Les rues de Kisantu sont restées sans bleu blanc, les écoles désertes pendant un peu plus de deux semaines, les parents embarrassés entre une gratuité qui soulage leur maigre revenu des paysans et la présence des enfants à la maison et sans éducation.

Les politiques maintiennent la mesure de gratuité au nom de la promesse de propagande du Chef de l’État. Vraisemblablement aucune analyse complète de la situation n’a été faite, les mesures d’accompagnement pour une gratuité de l’enseignement responsable battaient l’aile, ils ont mis la charrue avant le bœuf.

Le gage d’une reprise tronquée.

Les syndicats des enseignants arrivent à arracher, en novembre, un arrangement : un nouveau palier ramènera à 300$ le minimum du salaire à payer à l’enseignant à partir du mois d’avril 2020.

« La patience est amère, mais son fruit est bon », nous confia un enseignant. C’est sur cette note d’espoir que l’école fut sa deuxième rentrée scolaire nonchalamment. À un autre enseignant du plateau de Kisantu de nous confier : « ce n’est pas sur l’honneur du gouvernement que nous rouvrons l’école, mais sur un appel au nationalisme aigu de l’enseignant pour soutenir l’action du Chef de l’État ».

Ils ont cru, ils ont repris les enseignements la mort dans l’âme, la conscience sur le calendrier. Les parents consciencieux remarquèrent, cependant, que les journaux de classe ne comptaient plus que trois leçons sur les six du jour et parfois même deux ou rien. Ayant pris soin de demander à l’école, un parent apprit de l’école que l’enseignement était en berne. Les enfants tranchaient clairement : « certains enseignants sont devenus nerveux comme si nos parents avaient influencé le gouvernement à instaurer la gratuité, ils enseignent à peine et le reste du temps passe pour la gratuité.

Au mois de février, à deux mois de la promesse salvatrice, à la fin du premier semestre, les résultats ont parlé d’eux-mêmes. L’application des élèves, à la deuxième période et à la session d’examen, était nettement en baisse par rapport à la première période intervenue avant la grève. Tout parent averti l’aura constaté.

Lorsque le Chef de l’État annonça l’État d’urgence et la fermeture des écoles comme l’une des conséquences, le 18 mars 2020 les élèves avaient-ils un bagage suffisant ?

Le témoignage d’un enseignant de l’école la plus prestigieuse de Kisantu nous a confié, début avril en plein confinement, ceci quant à ce : « Il faut reconnaître que les enseignements et le suivi n’ont pas été à la même hauteur que les années dernières, nous avons perdu la motivation et nous ne sommes plus préoccupé que par les enseignements et l’encadrement d’élèves, nous sommes plus préoccupés, de nos jours, à trouver de quoi nouer les deux bouts du mois et couvrir les charges de nos enfants qui sont inscrits dans les universités où il n’y a pas de gratuité. Notre revenu est baissé avec notre pouvoir d’achat et nous sommes plus que préoccupés.

Les écoles ne sont plus fréquentées depuis plusieurs semaines
Les écoles ne sont plus fréquentées depuis plusieurs semaines

Affirmez-vous que la qualité des enseignements a baissé au cours de l’année scolaire en cours ?

« C’est une triste réalité, il arrive que les enseignants s’absentent ou arrivent en retard, laissant les élèves inoccupés. La direction ne sait plus être rigoureuse, car des explications foisonnent de partout. Pour qui, la santé n’est pas au beau fixe, pour d’autres, mon fils a été chassé de l’université et je suis allé demander une dérogation. Il arrive de trouver un collègue dans la salle des profs alors qu’il est attendu dans une salle de classe, tout simplement parce qu’épuisé par la faim après deux heures de leçons ».

Nous avons approché un autre enseignant d’une autre école, pas la moindre du plateau de Kisantu avec la question de savoir s’il était conscient que les enseignements ne se sont pas assurés avec assiduité jusqu’à la proclamation de l’État d’urgence ? Sa réponse a été nette :

« NON, nous n’avons plus le temps de suivre les élèves moyens et faibles pour les ramener à niveau. J’enseigne, celui qui comprend tant mieux, celui qui ne comprend pas tant pis, ses parents n’ont qu’à faire le reste à la maison ».

En lui indiquant que nous ne savons plus suivre les enfants à la maison parce que les devoirs à domiciles sont rares? Il répondu avec un sourire moqueur : « vous les parents, vous gardez votre argent et soutenez la gratuité, utilisez cet argent pour engager des répétiteurs pour vos enfants. Nous nous suivons les nôtres à domiciles ». Et de poursuivre : « Comprenez que si je donne des devoirs, je suis tenu à les corriger avec les élèves en classe et puis porter la correction pour chaque cahier d’élève. C’est une aubaine maintenant qu’il faut se dégager le temps pour chercher de quoi nouer les deux bouts du mois ».

Les enseignants floués sont-ils prêts à reprendre le chemin de l’école après le deconfinement ?

À la paie du salaire de mois d’avril, en mode confinement, les enseignants n’ont pas vu l’augmentation qui leur avait été promise par le gouvernement. Le budget de 2020 a été présenté par le gouvernement, voté au parlement et promulgué par le Chef de l’État, mais cela n’a pas suffi pour payer la facture de la gratuité de l’enseignement. Fut-ce parce que l’école a fermé et qu’il n’y avait pas un moyen de pression des enseignants ?

À cette question un enseignant a répondu : « nous ne sommes pas considérés dans ce pays, on nous demande d’être patriote et soutenir le Chef de l’État, nous avions accepté de nous sacrifier 7 mois sur les 10 que compte une année scolaire. Et maintenant on ignore ce sacrifice. Je ne sais pas les raisons qui font que le gouvernement n’ait pas, une fois de plus, tenu à sa promesse, mais il serait monstrueux si cela est associé au fait que l’école est fermée. Après que nous ayons consenti 7 mois de sacrifice au non du patriotisme, ce gouvernement ne peut consentir le sacrifice pendant les trois mois restant pour sauver l’année scolaire ».

Nous avons cherché à savoir l’avis de l’enseignant sur l’éventualité d’une reprise des enseignements en cas de déconfinement, après cette majoration manquée de salaire au mois d’avril. Les avis sont partagés :

Un groupe d’enseignants rencontré devant une shop de FINCA en attente de la paie du mois de mai répondu en ces termes : « nous ne savons pas encore nous prononcer, il faut qu’on ouvre d’abord l’école pour se décider. Grève ou non, cela doit être une décision concertée. À un autre d’ajouter : « Malu manioka kutiya mamonikinanga ». Un proverbe Kongo qui se traduit comme suit : c’est au feu que se laissent percevoir les pieds du serpent.

Depuis le début du mois de mai, le ministère de l’EPSP se concertant avec les partenaires de l’éducation, ne cesse d’annoncer qu’il n’y aura pas une année blanche en RDC. Cependant, aucune disposition pratique n’est prise, concrètement à en croire un Chef d’Établissement, au point que l’opinion se pose la question sur la vraie raison de la non-ouverture de l’école à trois semaines du 2 juillet, date légendaire de fin d’année scolaire.

Est-ce la condition sanitaire en rapport avec la CODID-19 ou le risque de l’affront d’une nouvelle grève des enseignants qui hypothéquerait l’année scolaire, et par ricochet, le succès de la gratuité que le gouvernement tient à sauver bec et ongle ?

Qui vivra verra.