Élections présidentielles en RD Congo : tribaliser le discours politique pour annihiler la lutte des classes

Les derniers jours de campagne sont marquées par une tribalisation du doscours politique (crédit photo: © MONUSCO/Myriam Asmani)
Les derniers jours de campagne sont marquées par une tribalisation du discours politique (crédit photo: © MONUSCO/Myriam Asmani)

La tribalisation du discours politique n’est pas le fruit du hasard. Elle a pour fonction d’annihiler la lutte des classes en faisant miroiter aux pauvres une communauté de destin avec les plus riches qui les opprime. Cette approche de l’action politique est une constante en Afrique postcoloniale.

La campagne électorale en cours en RD Congo est marquée depuis les débuts par un discours encourageant une grille de lecture tribale. Au départ, elle a plus été le fait des militants de base surtout au sortir de l’Accord de Genève.

À l’UDPS, certains ont estimé que le choix de Martin Fayulu en lieu et place de Félix Tshisekedi s’inscrivait dans une volonté larvée d’exclure l’irruption d’un Muluba à la tête du pays.

 Du coup, pour cette catégorie de militants de base, tout discours critique à l’endroit de Félix Tshisekedi était en fait l’expression d’une antipathie envers les Baluba. Le caractère peu rationnel de l’approche n’a pas échappé à la majorité des Congolais qui n’ont alors cessé de rappeler que le Congo était un et indivisible sur les réseaux sociaux.

Des leaders qui emboîtent le pas aux militants

Cependant, les derniers jours de campagne ont été marqués par l’irruption dans le discours des leaders de cette grille de lecture tribalo-ethnique.

On a entendu Vital Kamerhe expliquer que l’une des raisons du retrait de leurs signatures de l’Accord de Genève était la marginalisation des originaires de l’est de la RD Congo dans le partage du pouvoir en cas de victoire.

Ensuite est arrivé le joker de la majorité présidentielle en la personne d’Olive Lembe, l’épouse du chef de l’État sortant. Le contenu de son discours laisse croire qu’il est destiné à rester au niveau émotionnel.

Elle a d’abord fustigé ces candidats à la magistrature suprême mariés à des étrangères. Ensuite elle s’est interrogée sur les capacités de ces postulants dont les foyers sont instables, avant de s’en prendre littéralement aux Kasaïens qui auraient promis d’écraser les Swahiliphones comme on écraserait la caillasse. Pour cela, elle n’a pas hésité à imiter l’accent kasaïen.

L’émotion d’abord

Ces deux sorties marquent un tournant dans la campagne. On peut se demander pourquoi des leaders de premier plan reprennent à leur compte un discours aussi porteur des germes de division et d’affrontement.

On peut échafauder plusieurs hypothèses. J’en retiendrai deux à ce niveau.

La tribalisation du discours traduit une perte de sang-froid de la part d’une frange de l’opposition et de la part du pouvoir face au relatif succès de Martin Fayulu.

Le « petit candidat » semble avoir du succès dans tout le pays contrairement aux attentes. Sans « base » connue au départ, Fayulu a capitalisé le désamour qu’une large partie de la population porte contre le pouvoir actuel. La petite fourmi qu’on pensait écraser à peu des frais fait mal. En cela, la coalition « FATSHIVIT » et la majorité au pouvoir sont des alliés objectifs et emploient les mêmes méthodes. Surprenant? Pas si sûr.

La deuxième hypothèse peut éclairer sur ce point.

Fonction de la tribalisation du discours politique

La tribalisation du discours ne peut être le fruit du hasard. Elle a une fonction. Celle d’annihiler la lutte des classes. C’est ce qu’explique le philosophe et historien camerounais Achille Mbembe dans les colonnes du journal Le Monde du 17 décembre 2018 dans une chronique intitulée : « Pourquoi il n’y aura pas de “gilets jaunes” en Afrique ».

On peut lire ce qui suit :

« Là où il a le mieux réussi, le projet des élites au pouvoir a toujours été multiethnique, celui d’une classe sociale consciente de ses intérêts et étroitement connectée à des réseaux internationaux. Mais pour asseoir son hégémonie, cette classe sociale n’a pas hésité à manipuler la conscience ethnique. C’est en effet par ces canaux et ceux de la parentèle que se constituent les chaînes de dépendance et de la redistribution. Ce faisant, cette classe s’est servi de l’opium identitaire pour diviser les catégories subalternes de la société, rendant ainsi difficile leur émergence et coalition en tant que classe sociale distincte. Tant que cette division de la société entre une élite structurée en classe sociale intégrale et un peuple nourri aux fantasmes de la politique identitaire persiste, les chances d’une révolution sociale radicale seront maigres. »

Un opium pour pauvres

En d’autres termes, le discours tribal est l’opium qui fait oublier au peuple la différence de classe entre lui et l’élite et inhibe toute action allant dans le sens du renversement de l’ordre établi.

Par cette temporaire solidarité tribale, l’épouse du Président laisse accroire à la paysanne qui a du mal à nouer les deux bouts du mois la communauté des destins qui serait la leur face à une hypothétique victoire du candidat des Baluba.

La tactique peut marcher et permettre au pouvoir actuel de rester en place pendant quelques mois ou années. Mais la paysanne finira bien par se rendre compte de la supercherie un jour ou un autre.

Avec le recul, on pourrait se demander si le passage pour les présidentielles d’une élection à deux tours à une élection à un tour ne répondait pas à cette vision ethnique du champ politique.

Au deuxième tour, mécaniquement, lorsqu’il faut choisir entre deux candidats, la carte ethnique est inopérante. Pour ceux qui sont au pouvoir, c’est un contexte peu rassurant.

Vital Kamerhe a fait partie de ce pouvoir. Il en partage le mode de pensée. In’est don pas étonnant d’observer une congruence d’approche entre lui et « la première dame ».

 

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